Petit Guide de l’Attraction Universelle à l’Usage des non-initiés

Je demande, donc j’ai
Je crois, donc j’ai
Je vois, donc j’ai
Je reçois, donc j’ai



Tels sont les quatre clefs de la loi de l’Attraction Universelle (Paris, 1 759)


Il était une fois un ermite qui répondait au nom de Godroun. Né dans un lointain royaume, le vieil homme vivait d’insectes et de racines, d’écorces d’arbres et d’eau de pluie. Un jour, alors qu’il adressait ses ferventes prières à une idole païenne, il eut une révélation :
« Il n’y a pas de miracle sans prière,
Sans foi,
Sans méditation,
Sans perception. »

Transfiguré, il prit une pierre et inscrivit l’adage mystique sur les murs de sa grotte.

Un siècle plus tard, une forte averse surprit le jeune Mytrion qui, pour s’abriter, se réfugia dans la cavité. Il y découvrit les ossements du vieux sage et le verset, gravé dans la roche. Mytrion s’en approcha, le déchiffra sans en comprendre le sens profond puis s’endormit, bercé par l’orage. À son réveil, Mytrion n’était plus le même. Le gentil garçon du village auquel les viles tâches incombaient naturellement avait fait un curieux rêve qui allait radicalement changer sa vie.

Renaissant de ses cendres, le vieil ermite lui était apparu dans toute sa gloire, entouré d’anges vêtus d’or :
— Mon enfant, as-tu choisi d’être l’esclave de tes pairs ?
— Non, mon Seigneur, répondit Mytrion en sentant la honte embraser ses joues.
— Penses-tu être responsable de cet état de fait ?
— Non, mon Seigneur.
— Tu as tort. Veux-tu changer les choses ?
— Bien sûr, mais…
— C’est tout ce que je voulais savoir. À présent, prends ma main.
Sur ces mots, le bienheureux déploya deux magnifiques ailes irisées, et entraîna Mytrion dans une cité tentaculaire réputée pour sa prospérité commerciale. Devant l’échoppe de l’épicier attendait un homme dont l’argent gonflait les poches. Tout le monde passait devant lui et personne ne le servait. Quand vint le crépuscule, l’épicier décida qu’il était temps de prendre du repos après cette fructueuse journée. Pensant que l’homme aux poches pleines était un simple d’esprit, il lui fit l’aumône d’un épi de maïs puis s’éloigna d’un pas léger. Dépité, ce dernier rentra chez lui avec sa maigre pitance.
— Mon enfant, demanda le vieil ermite, pourquoi l’homme n’a-t-il pas obtenu sa livre d’orge ?
— Il n’a rien demandé au marchand ; comment celui-ci aurait-il pu deviner ce qu’on venait lui acheter ?
— Vrai. Si tu ne demandes pas, tu n’obtiens rien. Ceci est la première clef de mon enseignement. Es-tu d’accord avec moi ?
— Évidemment ! s’écria le jeune homme, heureux d’avoir trouvé la bonne réponse.
— Bien, alors pourquoi n’as-tu jamais demandé que l’on cesse de t’importuner ? Crois-tu que les gens de ton village lisent dans tes pensées ? Et si c’était le cas, crois-tu que sans requêtes de ta part, ils renonceraient d’eux-mêmes à leurs privilèges ?

Prenant à nouveau leur envol, ils rejoignirent cette fois le bord de mer. Dans un petit port de pêche, ils atterrirent devant une charmante masure où un gentilhomme d’une rare beauté se morfondait, seul dans l’obscurité.
— Mon enfant, s’enquit Godroun, sais-tu pourquoi ce garçon se désespère ?
— Non, mon Seigneur, je l’ignore.
— Fils d’un riche pêcheur, Loïc est persuadé qu’il est laid.
— Laid ? Quelle idée !
— Il n’ose donc demander la main d’Ada, une jeune fille ravissante qui fait tourner la tête à bien des villageois. N’est-ce pas dommage, lorsque l’on sait que celle-ci n’a d’yeux que pour son soupirant 
— Connaissez-vous leur avenir ?
Godroun acquiesça :
— Je voyage dans le temps comme dans l’espace, à ma guise. Loïc ne déclarera jamais sa flamme ; peinée, Ada se mariera avec le marin qui possède le bateau que tu vois là-bas, solidement arrimé. Lui osera ; ce faisant, il gagnera sa main à défaut de conquérir son cœur, meurtri à jamais.
— Comme cette histoire est triste ! s’exclama le jeune Mytrion. Tout de même, comment peut-il ignorer l’incroyable finesse de ses traits ? l’éclat de ses yeux saphir ? Peut-on être aveugle à ce point ?
— Je te retourne la question, mon enfant. Comment peux-tu être aveugle à ce point ?
— Mon cœur ne bat pour personne, mon Seigneur. Pourquoi me comparez-vous à Loïc ?
— Penses-tu être plus malin que ce malheureux ? Loïc ne croit pas être beau ; toi, tu ne crois pas mériter mieux que les dégradantes tâches que l’on t’assigne. À ton avis, Mytrion, lequel de vous deux est le plus à plaindre ?
Le jeune homme baissa la tête.
— Si tu n’y crois pas, tu n’arriveras à rien ; c’est la deuxième clef de mon enseignement.

Tous deux s’envolèrent ensuite vers le pôle Nord où vivait une tribu d’Inuits. À l’entrée d’un igloo, Godroun montra à Mytrion une vieille femme recroquevillée devant l’âtre, mollement occupée à l’entretien d’un feu moribond.
— Quel âge lui donnes-tu ?
— Une soixantaine d’années.
— Nuna a quarante-cinq ans. Et celle-ci ?
En pleine force de l’âge, une autre femme confectionnait vaillamment une épaisse couverture en laine.
— Une trentaine d’années ?
— Sedna et Nuna ont le même âge, elles sont jumelles. N’est-ce pas curieux que l’une paraisse être la fille de l’autre ?
Mytrion était stupéfait.
— L’une voit la cruche à moitié vide, reprit Godroun, l’autre à moitié pleine. Cantonnée à une fonction pourtant simple, surveiller le foyer, Nuna peine : la fumée rend l’air irrespirable, les flammes s’essoufflent, les cendres étouffent les bûches. Bientôt, la dernière flambée s’éteindra et la peur de Nuna se réalisera : « je ne suis bonne à rien ».
Le cœur de Mytrion se serra.
— Regarde Sedna à présent. La couverture qu’elle coud est non seulement d’une épaisseur exceptionnelle, mais également d’une taille démesurée. Nombreux sont ceux qui jugeraient son entreprise irréalisable.
Mytrion approuva d’un signe de tête.
— À tort, Sedna ne doute jamais de sa réussite et elle a raison. Sa couverture fera la fierté de sa famille.
— À la naissance, n’ont-elles pas reçu les mêmes dons de la nature ?
— En effet, mais tandis que l’une imagine le feu qui meurt, les braises agonisantes dans l’humidité glaciale, l’autre se réjouit à l’idée de s’enrouler dans une couverture bien chaude et ressent déjà la chaleur de la laine sur sa peau.
Godroun posa la main sur l’épaule de son jeune compagnon :
— La fatalité n’est qu’un leurre ; une excuse avancée par l’homme pour justifier ses échecs. Pour faire son chemin dans la vie, il n’est meilleur remède que l’imagination. Ferme les yeux, murmura-t-il d’une voix lente et monocorde, laisse tes pensées te guider. Ton métier, à présent, n’a plus rien à voir avec ce que tu connais ; tu fais enfin ce que tu as toujours voulu faire.
Godroun patienta quelques secondes avant de poursuivre :
— Ressens la joie d’esquisser, de dessiner, de peindre…
Mytrion sursauta ; il avait toujours rêvé d’être peintre.
— Imagine-toi au bord d’une rivière avec tes pinceaux et ta palette de couleurs, une toile vierge et un éblouissant paysage que la lumière auréole d’or et d’argent. Laisse-toi absorber par le bien-être qui fourmille de l’extrémité de tes doigts à la racine de tes cheveux, comme si cette profession était, aujourd’hui, réellement la tienne. Se réjouir d’un futur rêvé : voici la troisième clef de mon enseignement.
Déstabilisé par la perspicacité du vieux sage, Mytrion garda le silence en acceptant la main que Godroun lui tendait à nouveau.
(....)

Extrait du roman L'Oscillation des âmes, de Luisa Gallerini

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